SUCCESS STORIES Jihed



Pardonner le passé pour un futur plus prometteur

C’est comme s’il y avait une vérité dont j’ignorais l’existence.
Jamais personne ne m’en avait parlé, pourtant elle a complètement façonné ma vie.
J’étais tellement en colère.

Elle s’appelle Jihed. Elle a 26 ans et elle est membre active d’Ennahdha, le parti politique islamiste tunisien, légalisé peu de temps après la révolution de 2011. Même si actuellement elle termine son doctorat en biologie et génétique moléculaire, elle s’investit autant que possible dans son parti, se tenant au courant des évènements politiques et améliorant ses capacités de femme politicienne. En la voyant parler avec assurance de ses convictions, il est difficile d’imaginer qu’elle n’ait entendu parler d’Ennahdha qu’en décembre 2010, peu de temps après que les protestations qui menèrent à la révolution ne débutent. Sa mère s’était toujours assurée de lui cacher l’existence d’Ennahdha. Cela et plusieurs autres choses.

Elle avait seulement un an lorsque son père fut emprisonné par le régime de Ben Ali pour son implication au sein d’Ennahdha. Sa mère lui fit croire que son père travaillait comme policier à la prison où elles le visitaient trois fois par an. Même si cette astuce fonctionna quelque temps, Jihed commença bientôt à se poser des questions. Pourquoi ne venait-il jamais à la maison? Pourquoi pouvait-elle le voir seulement à travers un grillage? Elle ne pouvait même pas voir clairement son visage, donc lorsque ses cousins lui demandaient à quoi ressemblait son père, elle répondait simplement qu’il lui ressemblait, alors qu’elle n’en savait rien.
Après un incident traumatisant à la prison, où l’un des gardiens lui cria après et la menaça de ne plus jamais la laisser voir son père, sa mère fut bien obligée de lui révéler la vérité. Jihed était choquée et offensée que personne ne l’ait cru assez mature pour connaître la vérité, mais surtout, elle était en colère. «Ma mère me disait qu’ils étaient conscients des risques qu’ils prenaient et qu’ils les acceptaient, mais mon frère et moi? Ils ne nous ont jamais demandé notre avis, mais nous en avons aussi payé le prix.»
Pendant des années, sa colère l’a gardée loin de la politique. Elle n’avait aucun intérêt pour ce qui avait brisé sa famille et qui ne semblait être fait que d’injustice. En 2005, son père fut relâché et elle commença à porter le voile, ce qu’elle désirait faire depuis longtemps sans l’oser, sachant que cela entrainerait la fin des rares visites avec son père puisque Ben Ali avait interdit le port du voile. Elle a dès lors expérimenté l’oppression du régime à un niveau plus personnel. Elle ne pouvait plus éviter la politique et le lent processus qui changerait cette jeune fille en colère en activiste passionnée se mit en marche. Néanmoins, lorsque la révolution commença, sa peur et son ressentiment étaient plus grands que ses convictions, et le 14 janvier elle ne prit pas part aux protestations. Presque cinq ans plus tard, la déception est toujours amère. «J’ai participé à toutes les autres protestations après cela, mais ce n’est pas la même chose, vous savez. Je souhaiterais ne pas avoir été si ignorante à l’époque. Je ne pourrai jamais me le pardonner.»
Si le souvenir de cette décision lui est toujours douloureux, il a sans doute participé à sa réconciliation avec le passé. Depuis qu’elle a rejoint Ennahdha en 2011, elle n’a pas seulement participé aux manifestations, en 2013 elle a passé tout le ramadan à préparer de la nourriture pour les personnes prenant part aux «sit-in» devant l’Assemblée nationale constituante à Tunis. En 2014, elle a travaillé pendant des semaines pour supporter son parti lors de la campagne électorale. Malgré tout son travail, Ennahdha a perdu les élections, mais en y repensant aujourd’hui, elle en parle avec une grande sagesse pour son jeune âge. «Vous savez, je crois que l’on apprend davantage dans la défaite que dans la victoire». ​
Récemment, elle fut parmi les 20 candidates formant la première promotion de l’Académie politique des femmes 2015-2016 organisée par l’organisation tunisienne Aswat Nissa. Elle recherchait des moyens pour rencontrer d’autres militantes comme elle et l’Académie lui semblait être la meilleure opportunité avec les formations offerts dans un environnement inclusif et non partisan. En plus d’une variété de concepts et de compétences qu’elle a étudiées lors de ces formations, elle a appris à accepter la différence, à être une meilleure communicatrice et à faire des critiques positives, se faisant même des amies lors du processus.
Elle sait que sa future carrière sera avec Ennahdha, mais elle n’est pas pressée. «En ce moment, j’essaie d’apprendre autant que possible, de travailler et de faire mes preuves. Lorsque je serai prête, j’ai confiance dans le fait que mon parti me donne un poste de décision». De la façon dont elle parle de son parti, le qualifiant même de famille, il semble que sa colère ait finalement disparu. Mais est-elle toujours contrariée par ses parents?
À cette question, elle sourit.
«Ils sont ce dont je suis le plus fière». ​

Texte de Catherine Poisson, chargée des communications à l'automne 2015

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